Sans cesse embêtées par les règlementations de l’État et la démocratie bourgeoise à la mode occidentale, les affaires pourraient bien s’en passer. Les milliardaires aussi veulent de débarrasser de l’État. Leur solution consiste à créer des « zones de libre entreprise » dans lesquelles l’argent est roi, la propriété privée un bien sacré, les syndicats un mal à interdire et les services publics de l’argent gâché. On y offre des facilités financières et fiscales énormes aux investisseurs. Bien qu’affiliées aux États dans lesquels elles s’implantent, la législation y est à chaque fois spéciale et les salaires très bas. Elles poussent comme des champignons. Il y en avait environ 5 400 sur la planète en 2023. Pour les libertariens ce morcèlement est une source d’inspiration pour une réorganisation politique de la société dans son ensemble.
Les îles
Depuis longtemps le modèle d’enrichissement sans l’État est Hong Kong. Depuis la fin des années 50 Londres autorise Hong Kong à définir sa propre politique commerciale et fiscale. Aucun impôt sur les revenus, pas d’élections, liberté totale de licenciements. S’il faut voter, « plutôt qu’une personne-une voix il vaut mieux un dollar-une voix ». La Chine communiste s’accommode bien de l’idée « Un pays, deux systèmes » (Deng Xiaoping), d’abord pour Taïwan puis pour Hong Kong. Elle va d’ailleurs plus tard parsemer ses côtes de « petits Hong Kong ». La « fièvre des zones », parfois ouvertes par des hongkongais, a vite gagné la Chine devenue capitaliste. Bien sûr les aspirations à la démocratie gagne le peuple de Hong Kong. Mais donner le droit de vote aux pauvres serait au détriment des politiques favorables à la liberté des entreprises.
L’exemple de Hong Kong séduit les capitalistes anglais. Plutôt que de lointaines îles offshores on peut utiliser des quartiers délabrés de la ville de Londres. Différents projets voient le jour, tel le projet Racket sur l’île aux chiens. Le quartier de Canary Wharf se couvre de tours immenses et comme à Hong Kong les décisions sont prises par des officiels désignés par les grandes entreprises sans que les résidents ordinaires aient leur mot à dire. La zone a été progressivement achetée par les fonds souverains les plus riches du monde, chinois en particulier. Cette zone néolibérale est aujourd’hui désertée.
La solution de Singapour est bien différente puisque ici le rôle de l’État y est considérable. Le gouvernement construit des zones industrielles et finance de gros travaux. Les plus grandes entreprises sont propriété de l’État. La main-d’œuvre étrangère, qui représente une des clés de la réussite, représente 40% de la population, mais ces non-citoyens n’ont pas les mêmes droits que les citoyens : pas de compte épargne pour leur retraite ou les soins de santé (obligatoire pour les citoyens), pas de soins de santé ni le droit de construire ; ils sont plus facilement licenciables ou même expulsables si les entreprises le souhaitent. La démocratie est très réduite, peu d’élections et loin d’être libres, le même parti est au pouvoir depuis que l’État existe, pas le droit de manifester, personnalités politiques emprisonnées, presse réduite, étroitement surveillée et empêchée de s’opposer au modèle sous peine de fermer. Le pays est géré comme une entreprise, combinant ouverture économique en lien direct avec la mondialisation et contrôle politique. La croissance doit passer avant le partage. Les droits de douane sont très faibles et la fiscalité aussi. Les inégalités de revenus sont les 2èmes du monde, juste après Hong Kong. Des délégations chinoises font souvent le voyage à Singapour et copient les méthodes pour leurs zones de libre entreprise.
Les tribus
Alors que l’agitation grandit en Afrique du sud contre l’apartheid, un certain nombre de grandes fortunes cherchent des solutions pour, à la fois, faire de belles affaires en se débarrassant de la démocratie bourgeoise et résoudre le problème racial. Conseillés entre autres par Milton Friedman qui connaît bien Hong Kong, l’idée principale est de morceler le pays. C’est le début des bantoustans, petites zones de libre commerce sans démocratie et dirigés uniquement par des blancs. Les noirs y perdent leur citoyenneté sud-africaine et sont déportés dans ces mini-États dans lesquels ils n’ont jamais mis les pieds, où ils deviennent citoyens d’une « nouvelle patrie ». Les premiers essais chuteront à la fin de l’apartheid. Aujourd’hui l’Afrique du sud en est parsemée, souvent sur une base ethnoraciale, des zones pour les blancs, d’autres pour les noirs. Ce statut d’entité privée a eu beaucoup de succès auprès des libertariens du monde entier qui y voient une zone de sauvegarde de la civilisation blanche au milieu de l’Afrique. En 2019 des groupes d’extrême-droite australiens viennent s’y entraîner militairement en prévision d’une prochaine guerre raciale.
À partir des années 90 et la chute du mur de Berlin on observe la naissance de fractionnements d’anciens grands ensembles en nouveaux petits pays, notamment en Europe de l’Est. Cela intéresse beaucoup les libertariens, ces pays étant parfois assez petits pour en faire des « zones de libre échange » et ils parlent alors d’anarcho-capitalisme. Des zones comme Hong Kong ou Singapour montrent bien « qu’il n’est pas indispensable de cultiver la terre pour être riche » et des petits pays comme Andorre, Monaco ou le Luxembourg sont parmi les plus riches d’Europe. Aux USA les idées de fragmentation des souverainetés se développent encore avec l’exploitation du gaz de schiste sur des terres anciennement utilisées de manière collective en pâturages. Des groupes s’organisent pour diviser ces espaces en espaces privés. Les riches blancs trouvent une autre manière de s’organiser de manière racialement pure avec les « communautés fermées » ou gated communities. Elles sont particulièrement nombreuses autour des villes de Los Angeles, Phoenix, Houston, Miami, Chicago ou encore New York mais se multiplient actuellement très vite.
Le Liechtenstein fournit aussi un bel exemple inspirant pour les libertariens. 161 km² ; la plus grande ville (Schaan a 6 000 habitants) ; la capitale (Vaduz) environ 4 000, mais beaucoup plus d’entreprises (plus de 75 000 au début du 21ème siècle). Toutes les plus grandes entreprises du monde y ont un compte en banque. On ne peut devenir « citoyen du Liechtenstein » que moyennant beaucoup d’argent ; beaucoup de travailleurs suisses n’y sont pas « citoyens ».
Les nations franchisées
Dubaï, petit pays l’un des plus riches du monde est dirigé d’une main de fer par un émir, c’est un capitalisme sans démocratie : pas d’élections populaires, pas de liberté d’expression, pas de droits pour les « non-citoyens » qui représentent 97% de la population du pays, recours arbitraire à la violence policière et travail forcé. « L’idéologie est disqualifiée car elle n’est pas pertinente pour les affaires ».
Le cheik est souvent qualifié de « PDG de Dubaï ». Un conseil exécutif composé de dirigeants d’entreprises non élus. C’est le rêve de la droite américaine, une oasis de libre entreprise sans impôts, sans syndicats et sans parti d’opposition. Actuellement l’émirat, représenté par « DPWord » (Dubaï Ports World), a acheté quantité de ports, d’entreprises et même de couloirs de navigation dans le monde entier. Des conventions de fonctionnement différentes ont été mises au point de manière originale pour chaque quartier.
La Silicon Valley colonise aussi. À partir de 1976 le Honduras installe des zones franches avec allègements fiscaux aux entreprises étrangères. À la faveur d’un coup d’État, création de « villes privées » dont la législation est confiée à un pays étranger. Ce sont ensuite des investisseurs privés libertariens qui se groupent pour monter des « paradis anarcho-capitalistes » dans lesquels la ville est une entreprise et les habitants des clients. Prospera est inaugurée en 2021 sur une zone de 23 hectares sur une île au large du Honduras. Suite aux nombreuses révoltes populaires contre ces zones et à l’ingérence des USA, la démocratie, de retour par les élections fin 2021 va les supprimer ; il y en avait plusieurs dizaines au Honduras, le pays n’en étant encore pas totalement débarrassé en 2025.
C’est dans les nuages du métavers que Meta développe des jeux dans lesquels les gens sont prêts à débourser du « vrai argent » pour acquérir des accessoires ou des bâtiments. Les anarcho-capitalistes se mettent à construire des États virtuels à leur façon, sans démocratie. Le concept de propriété privée doit aussi s’appliquer dans le métavers. Le web permet de créer des « cloud contries » avec des « citoyens du net » qui peuvent avoir les liens forts sans se connaître, et sont adhérents volontaires, c'est-à-dire qu’ils peuvent partir s’ils ne sont pas contents. Le bitcoin favorise alors de vraies acquisitions.
Les zones de « capitalisme sans démocratie » prolifèrent rapidement dans le monde entier. La Chine en compte plusieurs centaines, morcelant le pays. Depuis quelques années elle en installe aussi dans plusieurs endroits du monde, achetant des morceaux de territoires ou des ports, pas uniquement le long des « routes de la soie ». Depuis 2017 l’Arabie Saoudite développe pour 500 milliards de dollars le mégaprojet NEOM, géré par ses actionnaires avec « un gouvernement autonome dont les lois seront approuvées par les investisseurs ».
Les zones se développent dans le monde entier mais ne sont en fait pas totalement libérées de l’État. Les « bons capitalistes » savent qu’il est plus intéressant de s’emparer de l’État existant. Un problème reste en effet : il y a des habitants à qui il peut arriver de se rebeller. Le cas de Hong Kong, dont la population est en révolte et en manifestations permanentes réclamant le retour de la démocratie, est bien instructif. La solution du « techno-fascisme » décrit par Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet dans leur livre « Apocalypse nerds » a peut-être aussi de l’avenir.
Voir aussi :
https://www.seuil.com/ouvrage/le-capitalisme-de-l-apocalypse-quinn-slobodian/9782021451405
https://www.editionsdivergences.com/livre/apocalypse-nerds